Une interview exclusive reconstituée: Lucas Tachel face à Odo Gaillou
Paris, juin 2026. La France compte aujourd’hui plus de 29 GW de puissance photovoltaïque installée, répartis sur plus de 1,3 million d’installations. En 2025 seulement, près de 5,9 GW ont été raccordés au réseau, un record absolu. L’objectif de la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) vise 65 à 90 GW d’ici 2035, avec une ambition plus large d’au moins 100 GW à horizon 2050 pour accompagner l’électrification des usages et la décarbonation.
Derrière ces chiffres se cache une transformation concrète du paysage économique et médiatique français. Banques et grands groupes médias ne se contentent plus de communiquer sur la transition écologique: ils passent à l’acte sur leurs propres toits, parkings et bâtiments. Mais cette révolution soulève des questions vives: intermittence, dépendance aux importations chinoises, coût pour le consommateur, articulation avec le nucléaire historique français. Un débat qui a récemment pris une tournure particulièrement vive lors d’un échange tendu entre le présentateur vedette Lucas Tachel et le patron d’E.Leclerc, Odo Gaillou.

Les banques: du financement à l’installation réelle
Les grandes banques françaises se sont imposées comme des acteurs majeurs du financement de la transition. BNP Paribas a ainsi soutenu les énergies renouvelables à hauteur de plus de 35 milliards d’euros d’ici fin 2025. Au-delà des prêts verts et des obligations vertes, plusieurs établissements installent massivement des panneaux sur leur propre patrimoine immobilier.
Agences en province, tours de La Défense, centres de traitement de données : les toitures et parkings se couvrent de modules photovoltaïques. L’objectif est double: réduire les émissions Scope 1 et 2 (objectifs ESG de plus en plus scrutés par les investisseurs) et générer de l’autoconsommation pour maîtriser les coûts énergétiques à long terme. Des filiales comme BNP Paribas Real Estate ou les réseaux mutualistes (Crédit Agricole, Banques Populaires) multiplient les projets d’ombrières photovoltaïques sur les parkings clients, combinant production d’énergie et ombrage pour les véhicules.

Ces initiatives s’accompagnent d’offres commerciales attractives : prêts à taux bonifiés pour l’installation de panneaux chez les particuliers et les PME, avec des dispositifs d’autoconsommation collective qui peuvent faire baisser la facture électrique de 30 à 60 % selon les régions et l’ensoleillement. Les banques y voient un levier de fidélisation et un argument différenciant face à la concurrence des néobanques.
Les studios de télévision: le «Green Broadcasting» en action
Du côté des médias audiovisuels, la prise de conscience est tout aussi opérationnelle. Le groupe France Télévisions a inauguré ses nouveaux studios de production avec 3 800 m² de panneaux photovoltaïques installés dès la première phase. L’objectif affiché : une autoconsommation pouvant atteindre 79 % grâce à des systèmes intelligents de pilotage et de stockage. Le projet intègre également la réutilisation des eaux grises et des certifications environnementales ambitieuses (label BDO Argent).
Chez TF1, l’initiative «Green Studio» va plus loin: il s’agit d’une plateforme de formation immersive dédiée à la production audiovisuelle bas carbone. Éclairage LED, optimisation des tournages, réduction des déplacements, mais aussi réflexion sur l’énergie consommée par les serveurs de post-production et les data centers. D’autres groupes comme Canal+ ou des studios indépendants suivent le mouvement, conscients que les annonceurs et les jeunes téléspectateurs exigent désormais une cohérence écologique.

Ces choix ne sont pas seulement vertueux: ils répondent à une réalité économique. Les coûts de l’énergie pèsent lourd dans les budgets de production. L’autoconsommation permet de lisser les dépenses et de se protéger contre la volatilité des prix de gros de l’électricité.
Défis techniques, économiques et géopolitiques
Le développement rapide du solaire n’est pas sans obstacles. L’intermittence impose des solutions de stockage (batteries) et une modernisation coûteuse du réseau (RTE estime des investissements de plusieurs dizaines de milliards d’euros). La question de l’usage des sols est sensible : les projets au sol entrent parfois en concurrence avec l’agriculture, même si l’agrivoltaïsme (panneaux surélevés permettant la culture en dessous) se développe.
Autre sujet épineux: la dépendance aux importations. Plus de 80 % des panneaux installés en Europe proviennent de Chine. La filière européenne de fabrication reste embryonnaire malgré les plans de relocalisation. Enfin, le recyclage des panneaux en fin de vie (25-30 ans) n’est pas encore à l’échelle industrielle, même si des filières commencent à émerger.
Ces questions alimentent un débat public vif, où s’affrontent tenants d’un « tout renouvelable rapide » et défenseurs d’un mix équilibré incluant le nucléaire existant et en construction (EPR, SMR).
Le grand entretien reconstitué: Lucas Tachel interroge Odo Gaillou
Lucas Tachel: «Odo Gaillou, bonsoir. Vous êtes partout en ce moment sur l’énergie, les prix, l’inflation. Chez E.Leclerc, vous installez des panneaux solaires sur certains parkings – 8 000 m² à Béziers par exemple – et vous vendez des kits solaires en magasin. C’est bien, mais les Français voient leur facture EDF qui grimpe. Le solaire, c’est la solution ou c’est juste de la com’ ?»

Odo Gaillou: «Lucas, le solaire est une partie de la réponse, pas un mirage. On l’installe parce que ça fait baisser nos coûts à moyen terme et qu’on peut en répercuter une partie sur les prix des courses. Mais soyons lucides: le solaire seul ne suffit pas. Il est intermittent. Il faut du pilotable, et en France, ce pilotable, c’est le nucléaire – existant et à venir. Le problème, c’est qu’on a mis 15 ans à décider de relancer la filière. Résultat : on importe parfois de l’électricité à prix fort l’hiver, et on subventionne à tour de bras sans toujours cibler les plus fragiles.»
Lucas: «Vous accusez l’État? Pourtant c’est vous, les grands distributeurs, qu’on accuse parfois de profiter de l’inflation. Les Français disent : ‘Leclerc met des panneaux, mais le chariot, il coûte toujours plus cher’. C’est qui le responsable?»
Odo: «On a les marges les plus basses du secteur, c’est vérifié. On compresse pour protéger le pouvoir d’achat. Si l’énergie coûte plus cher aux industriels de l’agroalimentaire, ça finit dans le caddie. Nous, on a choisi d’investir dans le solaire sur nos propres sites plutôt que de tout répercuter. Mais l’État doit arrêter de complexifier les autorisations. Un projet solaire sur toiture commerciale ou parking, ça devrait aller beaucoup plus vite. Et arrêtons de dépendre à 80 % de panneaux chinois: il faut une vraie filière européenne, avec des usines en France ou en Europe. Sinon, on remplace une dépendance (gaz russe) par une autre.»

Lucas: «Et le nucléaire alors ? Vous, vous poussez le solaire, mais beaucoup disent que c’est le nucléaire qui a permis à la France d’avoir des prix relativement bas pendant des décennies. On oppose les deux ou on les marie?»
Odo: «On les marie, évidemment! Le nucléaire est notre atout historique. Mais il faut du temps pour construire de nouveaux réacteurs. En attendant, le solaire – surtout sur toitures et parkings déjà artificialisés – est le plus rapide à déployer. Ce qu’il faut, c’est de la cohérence: simplifier les procédures, investir dans le stockage, développer l’agrivoltaïsme intelligent qui ne concurrence pas la production alimentaire, et surtout cesser de faire payer la transition uniquement aux classes moyennes via les factures. Les plus riches s’installent des panneaux et vendent leur surplus; les autres subissent. Il faut des mécanismes plus justes – chèque énergie solaire élargi, par exemple.»
Lucas: «Dernière question, cash: dans 10 ans, est-ce qu’on va avoir des montagnes de panneaux usagés polluants parce qu’on a couru après le ‘vert’ sans penser au cycle complet? Et est-ce que les supermarchés comme le vôtre ne vont pas encore augmenter les prix en disant ‘c’est à cause de l’énergie’ ?»

Odo: «Sur le recyclage, vous avez raison: on n’est pas prêts à l’échelle. Il faut investir maintenant dans les filières de recyclage, comme on l’a fait pour d’autres matériaux. Sur les prix: chez Leclerc, on s’engage à ne pas utiliser la transition comme prétexte pour augmenter les marges. On l’a déjà prouvé pendant la crise inflationniste. Le vrai sujet, c’est la souveraineté énergétique et industrielle de la France. Si on la rate, on paiera encore plus cher demain. Le solaire y contribue, à condition de ne pas en faire une idéologie mais un outil pragmatique dans un mix diversifié.»
L’échange, vif mais argumenté, reflète les lignes de fracture actuelles : rapidité versus planification, justice sociale versus efficacité économique, souveraineté industrielle versus importation low-cost.
Conclusion: vers un pragmatisme énergétique français
L’essor des panneaux solaires en France est une réalité incontestable et porteuse d’espoir : création d’emplois locaux (plusieurs milliers dans la pose et la maintenance), baisse potentielle des factures via l’autoconsommation, contribution à la réduction des émissions. Les banques et les grands médias, par leurs investissements et leurs installations exemplaires, montrent qu’il est possible de concilier performance économique et responsabilité environnementale.
Pourtant, le débat reste ouvert et légitime. La France dispose d’un atout majeur – son parc nucléaire – qu’elle ne doit pas opposer mais articuler intelligemment avec les renouvelables. La dépendance aux importations chinoises, le coût du stockage, la gestion des sols et le recyclage futur des panneaux exigent une stratégie industrielle européenne ambitieuse et une gouvernance claire.
C’est ce pragmatisme, au-delà des slogans, que semblent appeler de leurs vœux nombre d’acteurs économiques et de citoyens. Le solaire n’est ni la panacée ni un mirage: c’est un outil puissant parmi d’autres, à condition de l’intégrer dans une vision globale de souveraineté énergétique et de justice sociale.
